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Le bestiaire des cavernes

« Entre deux rhinocéros peints à Chauvet, il y a 300 générations ! »

Les peintres de la Préhistoire étaient-ils des artistes? Comment doit-on lire l'art pariétal? A-t-il évolué avec le temps? Interview de Gilles Tosello, spécialiste de l'art pariétal et de son analyse stylistique.

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Gilles Tosello au travail sur le fac-similé de la grotte Chauvet
© Carole Fritz / équipe Chauvet / MC / CNRS

Sa double formation lui donne un regard rare. Gilles Tosello est à la fois docteur en Préhistoire et diplômé en arts graphiques. A la fois scientifique et artiste. Qui mieux que lui pourrait nous donner les codes pour appréhender l'art pariétal? Interview.

Gilles Tosello au travail.
Basé à Toulouse, Gilles Tosello a notamment participé à la reproduction d’œuvres pour les fac-similés des grottes Chauvet et Cosquer.

Gilles Tosello, comment avez-vous réussi à connecter vos talents d’artiste et votre savoir de préhistorien ?

J’ai fait une thèse sur la Préhistoire après avoir été diplômé en arts plastiques. Quand j’ai constaté que certains collègues universitaires n’analysaient pas l’art paléolithique de la même manière que moi, j’ai compris que je pouvais apporter mon double regard. Sans cette approche sensible, voire spirituelle, je n’aurais sûrement pas poursuivi dans l’archéologie au sens strict de faire des fouilles.

Quel a été votre premier contact avec l’art pariétal ?

J’avais un professeur passionné d’art préhistorique qui organisait des voyages pour les étudiants intéressés. On a visité le Périgord, les Pyrénées… La rencontre avec ce monde fascinant s’est donc faite dans la grotte de Bédeilhac, en Ariège. Puis, on est devenus amis et on a vu de nombreux sites espagnols.

Vous travaillez sur une géographie humaine du Paléolithique supérieur européen, qu’est-ce que cela signifie ?

En analysant tout le corpus artistique, on trouve des points communs entre la Cantabrie, les Pyrénées et le Périgord par exemple, suggérant des échanges et des rencontres entre groupes humains.

Cela, aussi bien en observant l’art dit noble des peintures pariétales qu’en analysant l’art mobilier – au sens portable – des objets sculptés ou gravés. Bien sûr, de nombreux éléments les distinguent aussi, mais une identité les réunit. Cela donne une vision plus dynamique de ces cultures humaines et de l’art. On imagine que ces rencontres ont été essentielles au brassage génétique, aux échanges, et donc à leur survie.

22 000 ans séparent des dessins de bisons dans la grotte Chauvet, en Ardèche, de ceux représentés à Niaux, en Ariège. Une vision simpliste pourrait y voir une absence totale de progrès…

Il faut penser autrement la Préhistoire. À cette période de notre évolution, la valeur du temps qui passe ce n’était pas la vitesse et encore moins l’accélération, mais la stabilité. Je soupçonne que les humains modernes installés en Europe en ces temps froids étaient des microsociétés conservatrices, très adaptées à leur environnement contraignant. Ils dépendaient à 100 % de la nature et ne se considéraient probablement pas comme supérieurs à elle.

À l’époque, un savoir-faire vital était transmis à l’identique et de façon minutieuse à la descendance.

Aussi, la survie, la chasse, la reproduction et la transmission de savoirs guidaient leur quotidien. Des outils comme le burin en silex étaient globalement les mêmes au début et à la fin du Paléolithique. Idem pour les grattoirs utilisés pour décharner les peaux animales. L’invention du propulseur à lance puis, en fin de période, celle de l’arc constituent les rares exemples de progrès techniques majeurs. Aujourd’hui, une image ou une information sont obsolètes en moins d’une seconde sur nos écrans.

À l’époque, un savoir-faire vital était transmis à l’identique et de façon minutieuse à la descendance. Imaginez qu’entre deux rhinocéros peints à Chauvet, il y a parfois 6 000 ans d’écart, soit plus de 300 générations de l’époque !

Lire aussi: La grotte de Niaux, le début de la fin de l’art pariétal

Détail du fac-similé de la grotte Chauvet, sur lequel travaille Gilles Tosello.
© Carole Fritz / équipe Chauvet / MC / CNRS

Notez-vous tout de même des évolutions dans l’art ?

Claude Lévi-Strauss disait qu’un mythe ne meurt jamais, il évolue. L’environnement changeant a dû jouer sur les croyances et les pensées des humains occupant les cavernes préhistoriques. Le bestiaire dominant de Chauvet, il y a plus de 30 000 ans, était constitué du lion, du mammouth et du rhinocéros... Le cœur du mythe devait s’articuler autour du rôle des prédateurs, dont les Homo sapiens eux-mêmes, dans le cycle de la mort et de la vie. La figure constituée d’une tête de lion avec celle d’un bison surmontant un bassin de femme avec une vulve en est une illustration fascinante à Chauvet.

Lire aussi: La grotte Chauvet, ce « premier trésor de l’humanité »

Comment cela prend-il fin ?

Durant le Paléolithique, les humains ne se dissociaient pas eux-mêmes des autres êtres vivants. Le réchauffement vers - 10 000 ans (Néolithique) redistribue les cartes et ouvre les possibles. Les relations à l’environnement changent, les pratiques de chasse et la faune aussi. Les humains commencent à se dessiner davantage eux-mêmes, en action de chasse par exemple. Dès cette période, les gravures du nord de l’Europe représentent des figures anthropomorphes en grande quantité.

Gilles Tosello au travail sur le fac-similé de la grotte Chauvet
Gilles Tosello et son équipe travaillant sur le fac-similé de la grotte Chauvet. Ici, le Pendant de la Vénus / © Carole Fritz / équipe Chauvet / MC / CNRS

Considérez-vous ces peintres comme des artistes ?

Oui, bien sûr, mais pas au sens actuel. On ne ressent pas leur ego, on ne connaît pas de signature et on pense qu’il y avait un enseignement strict des pratiques pour que les œuvres jouent leur rôle au service de la communauté et de leurs croyances.

Couverture de La Salamandre n°291

Cet article est extrait de la Revue Salamandre

n° 291  Déc. 2025 - Janv. 2026, article initialement paru sous le titre "Galeries d’art"
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